« Il est trop tard désormais, Inês est morte ». .. il n'est point de portugais qui ne connaisse par cœur cette histoire d'amour et de mort de la belle reine posthume.
Mais qui est donc cette Inês ? Comment et quand est-elle morte ?
Avant tout, il est important de savoir que la vérité historique et le mythe tendent à se confondre dans l'imaginaire du peuple lusitain et comme souvent « le rien devient le tout » disait Fernando Pessoa.
Nous voici donc au XIVème siècle, au Portugal, Dom Afonso IV, avant-dernier roi de la dynastie de Bourgogne est le souverain du pays. Le moment historique en soi n'est pas dépourvu de tensions politiques.
Sachant que son père, D. Dinis, avait l'intention de faire régner son fils illégitime, Afonso Sanches, l'infant déclenche une guerre civile qui aurait duré de 1320 à 1324.
Entre 1336 et 1338, déjà roi, D. Afonso IV, doit conduire une guerre entre les deux nations ibériques.
Dés 1340, au vu de l'invasion mauresque sur la péninsule, le Portugal et l'Espagne s'unissent cependant afin d'éviter l'un des derniers déferlements des Maures sur l'Europe.
La bataille de Salado, désastreuse pour les sarrasins, marque l'affirmation de la souveraineté luso-hispanique sur son propre territoire.
Dom Pedro Ier et Inês de Castro
C'est durant cette période agitée que surgit une histoire qui, bien que passée au second plan en matière de politique, donnera naissance à un profond bouleversement national.
D'une certaine façon, se matérialise ici un sentiment qui, par extension, va caractériser l'esprit lusitain : la « saudade », éveillée par le sacrifice d'Inês.
Née au Portugal en 1325, Inês de Castro était la fille illégitime d'un noble cavalier galicien (lui-même cousin de D. Pedro) et d'une dame Portugaise.
Inês suivi en 1340 la suite de Dona Constanza Manoel, promise de l'héritier du trône lusitain.
L'infant, insatisfait des fiancées imposées, avait déjà refusé une jeune fille d'à peine quatorze ans, alléguant sa constitution fragile.
Du compromis avec Constanza, cependant, il ne put s'acquitter. Ils se marièrent donc… Mais très vite le noble prince se laissa envoûter par le charme d'une Dame ( sa cousine au deuxième degré), blonde aux yeux verts, précisément Inês de Castro.
Réfractaire aux unions « arrangées », D. Pedro désirait vraiment partager sa vie avec Inês, situation d'avance condamnée par leurs deux conditions.
Plus que mécontent de son mariage, il abandonnait sa femme à son sort (à l'époque, les journées de chasse loin du foyer étaient la moindre des excuses !), ce qui lui valait nombre de reproches de la part de son royal père.
Et très vite, bien que marié à Constanza, il succomba à son amour pour Inês et ils devinrent amants.
Pour tenter de contourner telle compromettante situation, Inês fut sollicitée pour être la marraine de Fernando, le premier-né de D. Pedro et Constanza et futur ponte du destin portugais, sachant que à cette époque une relation entre un parrain un l'un des parents de l'enfant était pratiquement considérée comme incestueuse.
Cette mesure se révélant inutile et la romance adultère continuant à vivre au vu et su de tous, le roi Afonso IV (qui avait lui-même fait promulguer des lois contre ces situations) fit exiler Inês au château de Albuquerque, à la frontière espagnole, en 1344.
La distance ne diminua en rien la passion des amants qui continuèrent à se voir fréquemment.
Puis en 1354, Constanza mourut en couches de son troisième fils.
Ce fut un chemin ouvert pour les deux amants puisque D. Pedro, désormais veuf et libre, fit venir Inês d'Espagne. Ils décidèrent de vivre ensemble, loin de la cour, et eurent quatre enfants.
A de nombreuses reprises le roi tenta d'organiser un mariage de sang royal pour son fils, mais Pedro ne voulait que son Inês.
Le vieux roi craignait l'influence de la famille d'Inês, les redoutables Castro, sur son fils aîné.
De plus, l'unique héritier légitime du trône, Fernando, était alors un enfant fragile et la peur que l'un des robustes fils d'Inês puisse un jour occuper le trône du Portugal commençait à poindre.
La noblesse portugaise s'inquiétait aussi de l'influence montante des espagnols sur le futur roi.
Pour les portugais il était inconcevable de se soumettre à nouveau au joug de l'emprise castillane.
Le climat portugais, déjà tendu, subit une dure épreuve lors de la prolifération de la peste noire de 1348 à 1349, la succession au trône était de plus en plus menacée et la peur s'étend sur le royaume lusitain.
Il fallait un coupable à ce tableau désastreux et il était tout trouvé : Inês de Castro.
D. Afonso IV, aiguillonné par trois de ses proches conseillers, prit alors une décision démesurée, Inês devait mourir.
Le 7 janvier 1355, le vieux roi cèda à la pression et, profitant d'une absence de Pedro lors d'une randonnée de chasse, il se diriga avec ses conseillers vers Coimbra pour exécuter Inês. Elle fut égorgée sans pitié.
Il va sans dire que Pedro se révolta contre son père et, allié aux Castro, provoqua une violente guerre civile contre l'empire paternel.
Ce n'est que par l'intervention de la reine Beatriz, mère de Pedro, que père et fils finirent par signer un traité de paix.
Mais le désir de vengeance de l'infant restait insatisfait…
Lorsqu'en 1357 D. Afonso IV mourut, D. Pedro devint le souverain du Portugal, l'une de ses premières décision fut d'ordonner l'extradition des responsables de l'assassinat d'Inês, grâce à un accord avec le roi de Castille, où s'étaient réfugiés deux des assassins, ceux-ci revinrent affronter leur châtiment en terre natale, le troisième aurait trouvé refuge en France.
Quand la légende se superpose à l'Histoire …
À partir de ces faits, les récits se rapportant aux décisions de Pedro peuvent être vrais comme tenir de la légende.
La légende dit que les deux assassins retrouvés ont eu le cœur arraché, l'un par devant, l'autre par derrière.
Véridique est la translation, en 1361, du corps d'Inês depuis l'église de Santa Clara à Coimbra vers le Monastère d'Alcobaça, dans magnifique tombeau sculpté.
Vraie encore la proclamation de la défunte comme reine que D. Pedro aurait secrètement épousée.
Véridiques encore la grandiose sculpture sépulcrale en hommage à sa reine, tout comme les obsèques imposantes qui suivirent le transfert du corps.
Cependant la légende profondément ancrée dans l'âme lusitaine veut que Pedro eût exhumé le cadavre et imposé le baise-main et le couronnement d'Inês de Castro.
On dit encore que le souverain eût intentionnellement disposé le tombeau de son aimée face à celui qui serait le sien et non pas côte à côte comme de coutume… Cela afin que, lors du jugement dernier, ils puissent tous deux en se relevant se regarder les yeux dans les yeux.
Selon les historiens, le huitième roi du Portugal, mu par les forts sentiments qui l'unissaient à sa bien-aimée, aurait agi sous l'emprise d'une douleur qui l'alliénait.
Le violent émoi national avivé par l'histoire d'amour de Pedro et d'Inês et l'aura du mythe créé autour ont naturellement été abordés dans de nombreuses œuvres artistiques, tant au Portugal que dans le reste de l'Europe.
Je me contenterai de citer les Lusiades, grande épopée qui résonne au plus profond de l'âme lusitaine. Luìs de Camões y inclut l'épisode de Pedro et Inês d'une façon qui, loin de catalyser l'action, se montre complémentaire à l'histoire des conquêtes portugaises (sur lesquelles je reviendrai peut-être un jour s'il y a des intéressés !…).
Voici juste une stance qui aborde le thème, elle se trouve dans le Chant III des Lusiades :
« (Le Roi) Résout d'ôter Inês au monde, pour lui ôter le fils qu'elle garde captif ;
Il pense que seul le sang répandu par un meurtre indigne
Pourra éteindre l'ardent brasier de ce fidèle amour.
Cette noble épée qui put soutenir le grand poids de la fureur des Maures,
Quelle fureur a consenti à ce qu'elle fût levée
Contre une faible et tendre Dame ? »
Objet d'une considérable production littéraire, Inês semble ne pas être morte en vain.
A défaut de sauvegarder le destin du Portugal, comme le craignaient ses bourreaux, sa mort tragique aurait pérennisé la définition de ce sentiment si portugais qui est la « saudade ».
Dans cette chronique, la mythification est un élément capital, qui redéfinit la conception de réalité et de légende. L'œuvre littéraire sait réunir tous les récits en un seul, comme si souvent en terres lusitaines.
Auteur : Maria
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