Je reprends ici le thème d’un article qui était paru dans le magazine Science et Vie n° 1033 (d’octobre 2003) :

Ce sujet me tient énormément à coeur… En effet, j'estime que l'Histoire “académique”, c'est du grand n'importe quoi, en particulier en affaire de religion. Je m'explique…
En classe de 6ème, l’enseignement touchant au domaine religieux représente 20 % du programme. Cette intégration du « fait religieux », qui se veut scientifique et laïque, semble se conformer aux fondements mêmes de l’Histoire, science des événements passés. Mais si l’on se penche réellement sur le contenu de l’enseignement de l’Histoire académique, il apparaît que le « croire » se mélange allègrement au « savoir ». Même si la recherche en archéologie et en histoire ont abondamment contribué à éclairer la chose religieuse (et inversement), on constate dans les manuels scolaires une nette difficulté à isoler et identifier le fait religieux, noyé dans le dogme et la conviction religieuse et abusivement paré des oripeaux de l’Histoire.
Prenons tout d’abord le cas du christianisme. Au programme de 6ème, un chapitre s’intéresse aux Hébreux (chapitre généralement intitulé « Les Hébreux, peuple de
la Bible »). Dans ce chapitre, l’existence de Moïse semble assurée aux yeux des auteurs et semble même confirmée et entérinée par les chercheurs quireconstituent l’Antiquité : des cartes géographiques reproduisent l’Exode, des frises chronologiques énumèrent les différents événements (du passage de
la Mer Rouge à l’arrivée au Sinaï). Egalement, on pourrait relever des tournures de phrases qui n’ont rien de scientifique et qui contribuent à donner l’illusion d’un savoir établi (exemple : « Les évangiles nous disent que… »). Ainsi, les manuels scolaires ne s’appuient que sur des récits bibliques sans les contextualiser, amenant ainsi à une certaine confirmation de ces récits et occultant tout aspect purement scientifique. Et l’Histoire en ressort amoindrie, voire même discréditée. Car en effet, les plus éminents chercheurs et les plus grands archéologues ne disposent d’AUCUN élément qui permette d’assurer et de confirmer l’existence de Moïse (entre autres).
Le christianisme est considéré dans les manuels scolaires (que ce soit dans les manuels de 6ème ou les manuels de 2nde, classes où les religions ont une place important dans le programme scolaire d’Histoire) comme un système religieux de référence et qui est apparu directement dans une forme « mature ». Mais comment comprendre les persécutions des martyrs (très légèrement évoquées en classe de Seconde) si on occulte quatre siècles de l’histoire ? Egalement, beaucoup de manuels scolaires de 2nde contiennent un chapitre entier consacré à Jésus Christ (par exemple, certains manuels n’hésitent pas à intituler leurs chapitres « Que savons-nous de la vie de Jésus ? » ou « Quel est le message de Jésus ? ». Mais, bon sang, sur quoi s’appuie-t-on pour rédiger ce chapitre ? Uniquement sur les Ecritures, et sur rien d’autre. Quelle valeur scientifique ? Aucune. Ne prenons même pas la peine de commenter le titre « Quel est le message de Jésus ? » qui tient plus du catéchisme que de la science historique. En outre, le catholicisme est surreprésenté, alors que tout un chacun sait (ou devrait savoir) que le catholicisme n’est qu’une branche, qu’une « subdivision » du christianisme. Les autres branches du christianisme, c’est-à-dire le protestantisme et l’orthodoxie, sont marginalisées dans les manuels scolaires. L’Histoire semble ainsi prisonnière d’une vision catholico-centrée, au détriment des véritables connaissances scientifiques dont nous disposons.
Jean-Pierre VERNANT, historien spécialiste de l’Antiquité Grecque qui nous a malheureusement quittés au début du mois de janvier 2007, aimait souligner à quel point la démarche de l’Historien paraît peu rigoureuse dans l’enseignement qui se focalise sur les textes « sacrés » au détriment des études philologiques, théologiques, archéologiques et historiques, absentes des manuels. Selon lui, « le problème vient d’avantage de la façon dont cet enseignement est conçu que de son contenu. La démarche des éditeurs consiste à romancer des platitudes que la tradition a conservées. » De même, Pascal Arnaud, spécialiste du monde romain, explique : « On traite trop souvent Rome au travers du christianisme […] Mais de la religion romaine, on ne dit rien. Or, la société et les institutions romaines sont entièrement fondées sur le fait religieux et il est impossible d’aborder le christianisme avec une perspective d’historien sans le réintégrer dans l’ensemble des manifestations spirituelles et religieuses romaines de l’époque. » En outre, Pascal Arnaud insiste sur le fait que les programmes empruntent des raccourcis hâtifs qui mènent à de véritables confusions idéologiques : « les aspects matériels et la diffusion du christianisme, tels que prosélytisme ou répression, sont évacués au profit d’une vision idyllique des premiers chrétiens. Ce n’est pas là une démarche historique. ».
Egalement, l’analyse du judaïsme dans les manuels scolaires est extrêmement faussée. Les manuels scolaires décrivent le peuple d’Israël (les Hébreux donc) comme un peuple qui s’est constitué autour d’un seul individu, Abraham, et qui aurait adopté précocement le monothéisme. Daniel Faivre, du Centre d’Etude des Religions du Livre, dément : en réalité, « le peuple d’Israël s’est constitué comme tous les peuples du monde, non à partir d’une souche pure et sainte se développant par le simple jeu d’une démographie endogène, mais par une suite de métissages multiples imposés par les conditions de son histoire, chaque composante amenant ses particularismes culturels et religieux. »
Les Ecritures mettent en scène les patriarches (Abraham, son fils Isaac et son petit fils Jacob, entre autres). Les manuels scolaires, à leur tour, présentent ces patriarches comme des personnages réels, validant leur chronologie en suivant donc les textes « sacrés ». Or, ceci est l’exemple précis qui fait qu’en prenant les Ecritures au pied de la lettre, les manuels scolaires donnent une vision faussée et réductrice du judaïsme (et de l’Histoire en général). En effet, sur le plan archéologique, rien ne permet de prouver l’existence de ces patriarches. Bien au contraire, alors que les Saintes Ecritures mettent en scène ces patriarches aux alentours du 2ème millénaire avant J.-C., les découvertes archéologiques ont tendance à contredire ces textes. Explication :
Isaac aurait vécu à Beersheba aux alentours de 2000 av. J.-C., de même que son fils Jacob aurait vécu environ à la même époque dans les collines de Cisjordanie. Or, l’archéologie a prouvé pour l’instant que ces lieux et régions n’avaient été occupées qu’à partir du 13ème siècle av. J.-C. (soit 700 ans d’écart entre les Textes et les découvertes archéologiques).
Quant à l’Islam, il fut longtemps abordé en cours d’Histoire sous une vision arabo-centrée, très réductrice de sa civilisation (vision qui subsiste encore aujourd’hui). Egalement, certains ouvrages scolaires restent très vagues quant au sujet de l’apport des savants musulmans dans le monde chrétien (apport qui est pourtant conséquent : algèbre, astronomie, navigation, chirurgie…).
Surtout, les manuels scolaires présentent généralement l’islam comme une religion conquérante, exhortant à la violence, qui doit son expansion rapide à la force des armes. Or, ceci est faux (et cette fausse interprétation est malheureusement trop véhiculée de nos jours). Explications :
A tort, on pense que le sens du mot « islam » signifie « soumission à Dieu ». En réalité, la racine arabe sallama de ce terme signifie « remettre » (et non « soumettre »). Le sens arabe du mot islam correspond donc en réalité à « se remettre à Dieu ». Le « djihad », également, est considéré comme la « guerre sainte » ayant pour but de défendre et propager l’islam de façon offensive en convertissant les infidèles. Or, étymologiquement, le mot « djihad » signifie « effort ». L’écrivain-chercheur Moustafa Elhalougi explique dans un rapport concernant l’image erronée de l’Islam dans les manuels scolaires, que dans le Coran, le djihad correspond au concept de légitime défense, utilisée par l’individu ou la société musulmane pour se défendre contre un agresseur.
Ces confusions ont nettement tendance à influencer l’air du temps. Or, il ne faut pas confondre islam et extrémisme, raccourci un peu trop facile ces derniers temps.
Les éditeurs de manuels scolaires invoquent très souvent la nécessité de simplifier les propos afin de dégager les grands traits, de ne pas entrer dans des débats théologiques. Et pourtant, cela ne justifie absolument pas de se retrancher derrière les objets de la foi au détriment des analyses scientifiques.
N'hésitez pas à donner votre avis sur ce sujet… Je rappelle que l'on est censés être (en théorie) dans un état laïque… L'Histoire académique, ce n'est pas la véritable Histoire… L'Histoire que l'on nous enseigne dans les manuels est faussée… Comme quand on nous enseigne que c'est Christophe Colomb qui a découvert l'Amérique… Affligeant ! C'est justement la VERITABLE Histoire que ce site veut transmettre…
Auteur : Historien
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